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Interview n°1 / 26

Kraftwerk : Rock & Folk n°118 - Novembre 1976

 

Interview de Ralf Hütter & Florian Schneider
[Rock & Folk n°118 - Novembre 1976 - Interview de Paul Alessandrini]

 

 

Rock & Folk - Pourquoi le voyage cet été aux Etats-Unis, à Los Angeles ?

Ralf Hütter - Nous sommes allés faire le mixage au Record Plant studio. Mais c'est surtout parce que notre album évoque la culture européenne, il est spirituellement européen et c'est une conscience nouvelle que nous avons découverte durant notre voyage sur le continent américain, en 1975. A Paris tout le monde nous demandait comment était la vie en Allemagne, . Nous voulions savoir où en était notre culture. On nous disait que nous n'étions pas " rock and roll ", alors grâce à ces voyages transatlantiques nous avons découvert notre identité culturelle d'Européens.

Rock & Folk - Dans votre show, vous avez joué deux nouveaux morceaux faisant référence à l'Europe : "Europe Endless" et "Trans Europe Express". Vous croyez donc très fort à cette conscience européenne? Vous n'êtes plus Allemands ?

Ralf Hütter - Ce n'est pas un sentiment national... la culture de la Rhénanie est notre identité culturelle. Ce qui nous a frappés aux Etats-Unis, c'est que tout le monde montre son identité culturelle plus qu'en Europe, alors que nous avons des musées, une histoire très riche. Aux Etats-Unis, on te demande de te montrer psychologiquement, au niveau individuel, identité culturelle.

Florian Schneider - Quand tu es dans un studio américain, tu as cette distance qui te permet d'apprécier tout cela clairement...

Ralf Hütter - En Allemagne, les jeunes types font de la musique américaine et nous, à Hollywood, de la musique germanique.

Florian Schneider - Quand j'ai entendu des musiciens américains, cela n'avait bien sûr rien à voir avec les jeunes Allemands qui croient jouer "américain"...

Rock & Folk - N'êtes-vous pas un peu dans la position d'un Fritz Lang faisant avec un matériau "américain" (thriller), à Hollywood, un film d'une culture expressionniste allemande?

Ralf Hütter - Oui, c'est un peu ça. C'est la distance qui permet de mieux apprécier. Pour prendre conscience des choses, il faut sortir et regarder; pour nous, il s'agissait d'aller en dehors de nous, de notre existence limitée par les même tournées en Allemagne, pour prendre du recul et reconsidérer notre culture.

Rock & Folk - Expliquez-vous votre succès actuel par cette prise de conscience ?

Ralf Hütter - Je n'ai pas d'explication rationnelle, d'autant qu' en France, par exemple, les gens achètent nos disques mais viennent beaucoup moins nombreux aux concerts.

Rock & Folk - Alors comment expliquez-vous ce décalage disque/scène ?

Ralf Hütter - Le disque part toujours d'un concept : "Radioactivity" est venu d'une idée qui nous fascinait depuis longtemps, celle de la radio et de tout le phénomène des ondes, la transmission de tout matériel radio-actif. Tout cela nous passionne, et nous avions l'idée de ce disque dans la tête depuis au moins trois ans. Pendant notre tournée, la première aux Etats-Unis, nous avons visités toutes les radios indépendantes, car nous nous sentions nous aussi comme une station de radio...mais il est impossible d'en monter une en Allemagne, à cause du monopole d"Etat. Alors notre seul recours c'est le disque, et d'utiliser le concert pour amplifier encore le "disque-média". Mais les gens ne viennent pas encore en masse à nos concerts, parce qu'il est difficile pour eux de concevoir que c'est un groupe qui joue cette musique et que l'on peut la rejouer sur scène. Ils pensent que ce n'est que le résultat d'un travail en studio... comme "Sergeant Peppers", par exemple : les Beatles ne pouvent le rejouer sur scène parce qu'ils ne connaissaient que trois accords.

Rock & Folk - Les mauvaises langues ont comparé "Radioactivity" et son succès à "Pop Corn"...

Ralf Hütter - "Pop Corn" n'était qu'une composition-gimmick. Il n'y avait personne derrière ce n'est pas le cas avec "Radioactivity. Il était indispensable pour nous de produire cet album, puis de le dépasser. Il est une étape et le témoignage d'un moment.

Rock & Folk - Ce disque à visiblement fasciné des gens comme Bowie ou Iggy Pop...

Ralf Hütter - C'est normal... c'est un peu comme une photo, un diaphragme qui met la lumière exacte sur un aspect mental et musical que personne n'avait regardé. Ici, nous avons toujours photographié les anglais et les américains, et il fallait retourner l'appareil photo et se photographier soi-même, s'exposer aux médias, car la génération allemande d'après-guerre est restée dans l'ombre: ceux qui sont plus âgés que nous ont eu Elvis Presley comme idole, les Beatles... des choix qui ne sont pas mauvais, mais si l'on oublie totalement son identité, cela devient rapidement "vide", inconsistant. Il y a ainsi en Allemagne toute une génération, entre trente et cinquante ans, qui a perdu son identité, voir qui n'en a jamais eue.

Rock & Folk - Vous prétendez donc pouvoir aider la jeunesse allemande à trouver son identité ?

Ralf Hütter - Dans les années 30, tous les intellectuels d' 'Europe centrale sont allés aux Etats-Unis ou en France, ou alors ils ont été éliminés. Nous reprenons donc cette culture des années 30 au point où elle a été laissée, et cela spirituellement...

Florian Schneider - Les instruments électro-acoustiques ont été mis au point en Europe, en Allemagne, en France...

Rock & Folk - Vous faites la jonction avec une culture passée, mais en utilisant des moyens modernes, et en utilisant les médias à l'américaine...

Ralf Hütter - Le magnétophone a été inventé en Allemagne! Certes, il ne s'agit pas d'un culte national...

Rock & Folk - Pour certains, vous faites une musique primaire, alors que vos justifications musicales sont extrêmement intellectuelles ?

Ralf Hütter - C'est vrai qu'il est difficile de composer quelque chose d'aussi simple qu' Autobahn, difficile de tracer la ligne la plus courte qui va d'un point à un autre...

Florian Schneider - C'est comme dans la science: cela semble simple, les atomes dans la radioactivité... une fois que cela a été découvert.

Rock & Folk - Est-ce à cause même de ce besoin d'être en prise directe que vous avez choisi le monde de la " rock music " et que vous citez comme vos modèles les Beach Boys ?

Ralf Hütter - Oui, ils ont réussi à concentrer le maximum d'idées fondamentales dans leurs chansons .Dans cent ans, quand on voudra savoir ce qu'était la Californie dans les années 60, il suffira d'écouter un titre des Beach Boys.

Rock & Folk - Donc, de la même manière, quand on voudra connaître ce qu'était l'Europe en 76, on écoutera Kraftwerk ?

Ralf Hütter - Oui, j'espère. Si on a vraiment bien mis au point notre système de communication.

Rock & Folk - Alors, dans quelle direction allez-vous? Vers une plus grande "robotisation" ?

Ralf Hütter - Le côté "film" va être développé. Quand tu travailles avec des bandes, ça tourne, cela devient, au-delà de la musique, un médium-film. Cela ne veut pas dire que nous allons produire des films - nous en avons déjà tourné un, très court - nous allons plutôt, à l'occasion des concerts, inclure des ballets électroniques dont nous serons nous-mêmes les acteurs en bougeant, en faisant des mouvements avec nos corps qui correspondent à certaines ondes... de nouvelles conceptions que nous allons mettre au point pour notre prochaine tournée. Nous avons des machines qui peuvent permettre la réalisation de nos idées, et pendant qu'elles feront cela, nous pourons aller encore plus loin, vers une nouvelle étape.

Florian Schneider - Les autres groupes allemands font grâce aux machines un voyage en arrière, alors que pour nous il s'agit d'un voyage en avant.

Rock & Folk - Pour les autres groupes allemands dits planants, il semblerait que l'on refuse d'assumer la machine en tant que telle, pour proposer au contraire la méditation. Pour vous, la machine s'exhibe et devient provocation, agression...

Ralf Hütter - C'est l'agression et la beauté agressive.

Florian Schneider - Nous avons aussi des mélodies, nous essayons de créer le contraste des deux éléments.

Ralf Hütter - Nous composons nos mélodies en fredonnant dans notre studio, et le rythme, vient des bruits, de la machine.

Rock & Folk - Ce que l'on voit sur scène vient-il d'une référence consciente à ce que fut le grand cinéma allemand expressionniste, à un film comme "Le Cabinet du Docteur Caligari" ?

Ralf Hütter - Nous avons effectivement travaillé cela...

Florian Schneider - Parfois j'ai horreur de tout cela sur scène, c'est tellement dur. Il y a trop de bruit, mais cela opère comme une fascination sado-masochiste.

Ralf Hütter - Dans la musique électronique, contrairement à ce que l'on croit, la psychologie joue le plus grand rôle.

Rock & Folk - Quand nous étions allés ensemble voir l'exposition des "Machines Célibataires", vous sembliez passionnés par toutes les machineries les plus diaboliques...

Ralf Hütter - Mais nous sommes nous aussi célibataires...(rires)

Rock & Folk - Racontez-moi votre rencontre avec Bowie et vos projets en commun...

Ralf Hütter - Nous aurions déjà du travailler ensemble, mais le succès du dernier album a fait que nous avons décidé de tourner jusqu'à la fin octobre, ce qui a remis à plus tard nos projets en commun. Mais avec Bowie, ce qui nous rapproche c'est surtout le parallélisme au niveau de certaines préoccupations psychologiques, de même avec Iggy. Nous leurs avons d'ailleurs dédié un morceau de notre nouvel album, "Trans Europe Express"... ils sont, comme nous, fanatiques des trains. Aucun groupe, je crois, ne pourrait mieux que nous évoquer cet univers des trains - la musique métallique, métal sur métal. Avec Bowie, nous allons enregistrer. Il doit venir très bientôt à Düsseldorf. On ne sait pas encore ce que l'on fera ensemble, ce sera d'abord une rencontre.

Florian Schneider - Nous nous sommes toujours intéressés à ce que fait Bowie, surtout dans les derniers albums. Parti du hard rock, il arrive au seuil de " l'électric rock ", de la musique électro-acoustique, alors que nous nous avons fait le chemin inverse, de l'électronique au rock... Alors, je crois que ce qui va se passer risque d'être passionnant.

Ralf Hütter - C'est, je crois, la convergence de deux démarches qui vont toutes deux vers la création de l'homme synthétique. Nous étions fascinés par la création de ce concept et nous avons voulu le mettre en valeur par nous-mêmes, sans recourir à un producteur. Tous ceux qui "œuvrent" dans le show-biz attendent que l'on vienne créer leur image, leur particularité. Nous nous sommes dit que nous ne voulons pas attendre, nous nous découvrirons par nous-mêmes.

Florian Schneider - D'habitude, il y a toujours derrière les vedettes un quelconque Colonel Parker...

Rock & Folk - Mais pensez-vous qu'il existe des équivalents de ce que vous faîtes dans la peinture, le cinéma, etc...?

Ralf Hütter - Emil, qui travaille avec nous, par exemple, est un élève de Joseph Post, le plus célèbre des maîtres allemands de l'art visuel, un des créateurs notamment du groupe Fluxus tourné vers l'action, les happenings. Or Emil met au point l'aspect visuel des shows et écrit une partie des " lyrics ". En Allemagne, il y a depuis cinq ans à peu près un vaste mouvement, de cinéma parallèle dont nous sommes très proches. Fassbinder a utilisé notre musique pour son prochain film "La Roulette Chinoise", et nous allons travailler encore avec lui. Toute cette conscience "paranoïa" est une spécialité du cinéma allemand. Tous les jeunes cinéastes marquent ce retour à la peur de la caméra...

Rock & Folk - Comme dans le cinéma expressionniste, qui donnait toujours une vision poétique de la réalité...

Ralf Hütter - Oui, c'est tout à fait ça...

Rock & Folk - Quel est le thème d'Europe Endless, cette nouvelle composition que vous chantez sur scène ?

Ralf Hütter - On a traversé toute l'Europe, et, surtout après une tournée aux Etats-Unis, on prend conscience que l'Europe c'est avant tout des parcs et des vieux hôtels... "promenades and avenues"... "real life"... la vie réelle, mais dans un univers de carte postale. L'Europe, au retour des Etats-Unis, ce n'est qu'une succession de cartes postales...

Rock & Folk - Avez-vous assisté à des concerts lors que votre récent voyage aux Etats-Unis? Avez-vous vu les Beach Boys sur scène ?

Ralf Hütter - Oui, nous les avons vu dans un grand stade. C'était fabuleux, comme une renaissance. Il y a une chanson extraordinaire, poignante dans le nouvel album "Once in my Life". J'aimerais pouvoir oser dire une fois dans ma vie ce que Brian Wilson dit dans cette chanson.

Rock & Folk - D'où vient votre passion des Beach Boys ?

Ralf Hütter - L'intelligence de la réflexion à propos de la réalité américaine.

Florian Schneider - Quand nous sommes arrivés en Californie, à Hollywood, on s'est dit :"Oui c'est vraiment comme ça, comme dans les chansons des Beach Boys ".

Rock & Folk - Et vous aimeriez que l'on dise de votre musique la même chose à propos de l'Europe, de l'Allemagne en particulier ?

Ralf Hütter - C'est exactement ce que nous a dit Bowie: quand il est venu à Düsseldorf avec sa Mercedes, il a pris l'autoroute en écoutant sur son radio-cassette "Autobahn"... Il m'a dit c'est exactement cela.

Rock & Folk - Et avec Iggy Pop ?

Ralf Hütter - Nous l'avons rencontré dans un ascenseur, et ce fut tout de suite le vrai contact. J'ai toujours aimé ce que faisaient les Stooges : ils "osaient". Avec l'électronique tu peux te cacher derrière les machines ou bien te montrer, t'exposer. Il y a différentes manières de s'exhiber. Iggy nous intéresse peut-être aussi à cause de notre sympathie pour les happenings du groupe Fluxus auxquels je participais è l'époque où j'étais étudiant... "action, action baby!". Avec les instruments électroniques,tu peux, comme Iggy, être seul, tout seul sur la scène; tu n'as même pas la guitare pour te cacher. A des découvertes physiques du rock peuvent correspondre des découvertes psychologiques fondamentales et traumatisantes, comme le lecture d'un livre qui transforme la vision du monde qu'on avait auparavant. Alors on ne marche plus tout à fait de la même façon.

Rock & Folk - Pourquoi ce système bizarre qui remplace la batterie ?

Ralf Hütter - Iggy Pop, par exemple, était batteur et il a arrêté pour aller plus loin. Il est devenu chanteur. Avec la batterie, le batteur se cache derrière une "action". Notre projet était d'ouvrir, d'aller plus loin et de produire de la musique de haut-parleur. On ne pouvait pas y parvenir avec un batteur traditionnel, avec nos deux percussionnistes nous avons travaillé pendant des mois pour mettre au point ce système qui a changé leur vie.

Rock & Folk - Comment fonctionnent ces deux "batteurs" par rapport au duo que vous formez ?

Ralf Hütter - Ils font partie intégrante de Kraftwerk. Bien sûr, avec Florian nous faisons de la musique ensemble depuis dix ans, alors nous comprenons sans même échanger un mot, de façon para-psychologique, alors qu'eux ne travaillent à nos côtés que depuis trois ans et ne pénètrent que petit à petit dans l'univers Kraftwerk. Notre musique, nous ne pourrions pas la jouer avec n'importe qui. Il est indispensable de se comprendre, car l'humour électronique n'est pas évident pour tout le monde.

Rock & Folk - Donnez-moi un exemple de cet humour électronique ?

Ralf Hütter - Eh! Bien vous pouvez écouter "Autobahn" et ensuite prendre l'autoroute: vous vous apercevrez alors que votre voiture est un instrument de musique. Il y a plein de choses qui peuvent ainsi être drôles... c'est tout une philosophie de la vie qui vient de l'électronique.

Rock & Folk - Idem pour le goût des costumes et des chaussures grises, sans doute...

Ralf Hütter - Oui, tout vient d'une prise de conscience face aux magnétophones, aux caméras, face à toutes les machines produites par l'électronique.

Rock & Folk - Quel est le rôle précis d'Emil ?

Ralf Hütter - Il est notre médium. Il écrit les textes, s'occupe des lumières.

Florian Schneider - Quand j'ai connu Emil, et qu'il m'a montré ses bandes dessinées, j'ai trouvé qu'elles ressemblaient à notre musique.

Rock & Folk - Peut-on concevoir qu'un jour vous vous séparerez ?

Ralf Hütter - On a essayé, mais ça n'a pas marché. Notre entente est trop stimulante: nous avons découvert beaucoup de choses parce que nous étions ensemble, et la solitude n'aurait pas pu nous faire parvenir là où nous sommes maintenant. C'est une dualité nécessaire... kling-klang.

Rock & Folk - Et le nouvel album ?

Ralf Hütter - Il sortira en janvier. Nous avons encore beaucoup de travail, car, comme nous avons eu la chance de jouer les nouveaux morceaux sur scène, nous savons ce qui ne va pas. Notre musique est d'un côté très simple, construite à partir d'un scénario, et en même temps très expérimentale. Les nouveaux morceaux prennent toujours naissance à partir des anciens, comme la branche nouvelle qui pousse sur la vieille. Dans le titre il y aura bien sûr le mot Europe, et la pochette sera construite à partir d'un jeu de miroirs qui réfléchira notre image. Il y a d'ailleurs dans l'album une chanson qui porte comme titre "La Salle des Miroirs": l'histoire de ce que nous avons fait depuis les débuts, notre cheminement psychologique, un peu l'envers du décor.

 

interview n°2