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Interview n°11


Kraftwerk : Best n° 155 - Juin 1981 - interview par Hervé Picard

 

Interview de Ralf Hütter et Florian Schneider
[Best n° 155 - Juin 1981 - interview par Hervé Picard]

 

Ralf Hütter : Je sais que beaucoup de gens se sont demandé ce que devenait Kraftwerk. Nous avons simplement travaillé, travaillé sans relâche, tout ce temps là. Je sais que cela peut paraître étonnant, parce que les groupes de rock ne passent pas souvent pour de grands travailleurs. Mais c'est notre nature teutonne qui a sûrement dû nous aider : nous sommes très entêtés quand nous avons un projet en tête. Jusqu'à "Man machine", nous avions toujours travaillé en amateurs. Nous avons décidé qu'il était temps d'aller plus loin dans notre maîtrise de la technologie, dans notre rapport avec les machines. Nous nous sommes beaucoup informés et éduqués sur les nouvelles techniques, notamment le digital, c'est-à-dire les techniques d'ordinateur. Et nous avons monté une structure musicale qui en tienne compte. Le problème avec les ordinateurs est qu'ils sont conçus par des informaticiens qui sont très forts sur tout le travail de base, la conception des machines, le "hardware", mais ne se soucient guère des utilisations particulières, telle la nôtre, ce qui est le domaine du "software". Nous avons donc travaillé pour construire une entité musicale, le nouveau studio Kling-Klang, en travaillant en même temps sur les deux plans, hardware et software, simultanément. Cela a été un travail considérable, qui nous a pris trois ans, et nous a non seulement empêchés de faire des disques mais aussi de voyager. Mais nous avons jugé que cette étape était absolument nécessaire si nous voulions continuer dans des conditions acceptables.

Best : Trois ans sans fournir de disque, voilà qui était plutôt long quand même. Cela n'avait-il pas provoqué des tiraillement de côté du show-business ?

Ralf Hütter : Nous n'avons pas de compte à rendre car nous sommes totalement indépendants. Nous nous produisons nous-mêmes, dans notre propre studio, et pour notre propre label, Kling-Klang, qui est distribué par EMI. Comme cela nous échappons à toutes les pressions, nous travaillons exactement selon nos désirs. En fait, nous n'avons pas besoin de tout l'arsenal du grand show-business. Nous enregistrons par exemple de façon très simple, sur un petit seize pistes, chez nous, à Kling-Klang. C'est comme cela qu'a été fait notre nouvel album "Computer World". Un huit pistes aurait pu suffire. Les groupes de rock vont souvent se réfugier dans les grands studios très perfectionnés qui leur servent de sécurité pour voiler leurs insuffisances. Là on peut tout corriger, refaire, trafiquer. Nous nous travaillons toujours en prise directe, avec des sons faits d'avance, qu'il ne faut pas trafiquer après. Nous avons toujours eu un mal fou à faire comprendre aux ingénieurs du son des studios classiques que, par exemple, nous voulions avoir l'enregistrement des voix sans effets, droit, alors que tout le monde trafique à fond.
Après "Man Machine", nous avons pensé qu'il fallait aller jusqu'au bout de cette idée d'hommes liés aux machines, unis à elles. C'est notre côté allemand, nous voulons toujours aller au bout des choses. Nous avons pensé à un moment créer des robots, mais ce n'était pas ce que nous cherchions vraiment car alors nous serions sortis du système qui aurait été totalement mécanique. Les mannequins existent toujours, et nous allons continuer à les utiliser. ce sont notamment eux qui feront les séances photos à notre place, car ils sont beaucoup plus patients pour garder la pose, et plus dociles aussi... Nous avons cherché ailleurs, et nous avons créé le nouveau Kling-Klang qui est tout à fait un man-machine. Mais le mieux est d'y aller, tu comprendras par toi-même.


(Nous traversons la ville et arrivons au Kling-Klang Studio)

Ralf Hütter : Nous avons conçu cela nous-mêmes et l'avons construit en fonction de nos besoins. Ce n'est pas un studio qui pourrait servir à n'importe qui, pour faire n'importe quelle musique électronique ; on ne peut y faire évoluer que Kraftwerk, c'est conçu pour nous, pour ce que nous avons à y faire, et en tenant compte des directions dans lesquelles nous pensons aller. Les hommes sont liés, dans ce système. Tu peux remarquer aussi que les hommes y dominent toujours les machines. Quand je vois des gens comme Tangerine Dream ou Klaus Schulze qui exercent comme des prêtres tout petits devant leurs autels de synthétiseurs, je me dis qu'il y a un déséquilibre. Ici, toutes les machines sont au niveau des hommes, et conçues selon un système tel qu'il ne correspond qu'à un groupe précis, nous, c'est l'alliance du hardware et du software. Pour réaliser ce système et le faire fonctionner, nous avons en permanence un ingénieur du son et un ingénieur en électronique. Ce que je veux dire, c'est que c'est un studio complet, celui où nous avons enregistré "Computer World", mais qu'il est démontable en une heure, et remontable n'importe où. Nous allons l'emmener sur scène durant nos tournées, il est prévu pour, si bien que nous serons le premier groupe à jouer live dans un vrai studio et à pouvoir enregistrer un album n'importe où et n'importe quand.
Nous n'avons pas changé de personnel depuis trois ans, nous avons un très bon rapport collectif, il s'est créé une intimité que tout changement détruirait ; nous formons un tout avec Kling-Klang, et c'est pourquoi nous refusons toujours les offres qu'on nous fait, très nombreuses pour que nous jouions pour d'autres ou produisions d'autres que nous. Ce n'est pas concevable dans notre système man-machine, qui est totalement personnalisé ; c'était ça le point ultime que nous cherchions.
Notre musique, nos paroles, tout est émanation de nous-mêmes, de notre vie. Nous ne sommes pas tellement comme les groupes anglais qui cherchent toujours des sujets en dehors d'eux-mêmes, qui observent autour d'eux, qui veulent raconter quelque chose. Nous, nous nous contentons d'être en musique, en parole, être nous-mêmes. Nous fûmes voyageurs, ce fut "Trans Europe Express" ; nous fûmes des hommes-machines, ce fut "Man-Machine" ; nous sommes maintenant un monde computerisé, nous vivons "Computer World".
La prochaine étape sera celle de la miniaturisation. Toutes les machines vont prendre le format humain, celui de la main comme cela commence. Nous avons donc fait un morceau, le 45 tours, avec principalement des instruments miniaturisés, en utilisant une calculatrice musicale, celle qui possède une note digitale par nombre et fonction, ce qui permet de programmer des mélodies, avec un stylophone -un micro-synthétiseur qui se commande avec un stylet- et un orgue électronique miniature qui tient dans la main. C'est la musique actuelle de notre temps, je crois.

Best : Que pensez-vous de l'évolution du rock actuel ?

Florian Schneider : C'est amusant, mais il n'y a pas de quoi en tirer une gloire, car nous n'avons jamais voulu montrer un chemin, donner des leçons, nous sommes allés là où nous en avions envie très égoïstement. Et nous avons souvent été très mal reçus. Les Anglais ne nous ont jamais compris. Ils nous prenaient pour des fous, des maniaques, des robots aussi. On leur faisait peur. Ils ont mis du temps à comprendre, et le temps seul a suffi. La dernière fois que nous avons joué à Liverpool, il y avait 50 personnes. On vient de me téléphoner pour me dire que le concert qui y est prévu cette année est déjà sold out.

Best : Aimez-vous vos disciples britanniques ?

Ralf Hütter : Il y a des choses que j'aime, d'autres moins.

Best : Les choses ont-elles bougé en Allemagne ?

Ralf Hütter : Oui, heureusement, mais cela a été très long. Quand nous avons commencé, il y avait deux esclavages musicaux en Allemagne. Le classique d'abord : chaque enfant devait faire son Bach ou son Beethoven (pas Mozart, il est autrichien, tu comprends...). Quand un soir le prof de conservatoire de Florian est venu à un de nos concert, il a dit, à la fin : "Je viens d'assister à la mort de la musique". Le deuxième esclavage est celui du rock anglo-saxon. Nous avons vraiment fait scandale lorsque nous avons choisi un nom allemand et chanté en allemand (ou en d'autres langues, il n'y a pas pour nous de langues privilégiées, elles ont toutes leur musique, et c'est pourquoi nous avons fait "Computer world" en anglais, allemand, japonais et français). Tous les groupes ont continué à jouer du rock anglais. Maintenant c'est le tournant. La Bundesgeneration prend enfin la parole, il y a des tas de groupes qui naissent, qui jouent avec des synthétiseurs et chantent en allemand. Ils n'ont plus aucun complexe de dire "Eins, zwei, drei, vier...". Vous venez de connaître la même chose en France et c'est très bien. En Allemagne, ces groupes s'autoproduisent et il y a du monde entre eux et les gros labels, mais ils ont beaucoup d'énergie et vendent plus de disques par porte-à-porte que les labels avec leur industrie. Les petits labels sont toujours les meilleures voies pour imposer du nouveau."

Best : Dans quel état d'esprit entreprenez-vous votre retour? Est-ce un chapitre suivant de votre développement ?

Ralf Hütter : Nous sommes plein d'énergie, nous avons très envie de jouer, de voyager, de reprendre le contact avec les gens. Nous jouerons le moins possible dans les grandes salles ; cela ne convient pas à Kraftwerk, et nous jouerons aussi certainement de façon plus énergique, plus violente qu'il y a trois ans. C'est normal après être restés trois ans enfermés à Kling-Klang...

interview n°10

 

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