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Interview n°14


Pochette de l'album "Tour de France Soundtracks"

 

Interview de Ralf Hütter
[Der Spiegel - Juillet 2003 - Interview par Christoph Dallach]

 

Der Spiegel : M. Hütter, avec tout le respect que l'on doit aux hits électropop tels que "Autobahn" et "The robots" et le fait que Kraftwerk soit le plus influent des groupes allemands, pourquoi la gloire vous paralyse-t-elle ainsi, et pourquoi avez-vous besoin de 16 ans pour réaliser un nouvel album, dont même le titre est celui d'une ancienne composition de Kraftwerk ?

Ralf Hütter : Pensez-vous vraiment que nous passons notre temps à tourner en rond à la recherche d'un quelconque enthousiasme ? C'est absurde ! Nous sommes des musiciens comme tout le monde et nous travaillons constamment pour Kraftwerk dans notre petit studio de Düsseldorf. Il n'existe aucun plan sur 4 ou 20 ans. Ces derniers temps, nous avons sorti peu de nouveautés, mais si c'était nécessaire, nous pourrions travailler plus rapidement.

Der Spiegel : Votre nouvel album se nomme "Tour de France Soundtracks", votre fameuse composition "Tour de France" est l'une des bases de cet album. D'où vous vient cette passion pour le cyclisme ?

Ralf Hütter : Nous faisons du vélo tous les quatre (rires), nous avons même refait quelques étapes du tour de France. Le vélo, c'est le mouvement et la liberté, s'asseoir sur une bicyclette, c'est être libre et autonome. Comme pour notre musique, il y a une relation entre la concentration et la vitesse, nous cherchons à atteindre nos propres limites. De plus le cyclisme nous aide à faire face au pouvoir destructeur du business musical. N'oubliez pas que nous sommes là depuis 33 ans maintenant !

Der Spiegel : Est-ce le centenaire de la course qui vous pousse à sortir cet album maintenant ?

Ralf Hütter : L'idée de cet album date de 20 ans (..). Les concerts de l'année dernière à Paris et l'exposition de nos robots à la cité de la musique nous ont stimulés pour finaliser les enregistrements.

Der Spiegel : Allez-vous suivre le Tour en direct ?

Ralf Hütter : La société organisatrice du Tour de France nous a invité à suivre la course depuis un hélicoptère ou une voiture.

Der Spiegel : Cela vous plait-il que les musiciens de Kraftwerk soient présentés à la manière des sportifs de haut niveau, comme des hommes/machines ?

Ralf Hütter : Attention ! Nous parlons d'hommes/machines et non de Machines humaines. Nous parlons d'harmonie et de sentiment de bien-être. Les Français disent qu'ils ne ressentent plus les pédales lorsqu'ils font du vélo.

Der Spiegel : Vous jouez toujours vos titres en Live lors de vos concerts. Cela vous énerve-t-il que certaines personnes pensent que la musique électronique c'est simplement des boutons qu'il faut tourner ou presser ?

Ralf Hütter : J'espère que cette incompréhension fait désormais partie du passé. Dans les années 70, alors que nous avions notre premier gros succès, beaucoup de reproches de la sorte nous étaient adressés. Nous avons réagi contre ces critiques dans "Pocket calculator". Nous disions "Und wenn ich diese Taste drück, spielt er ein kleines Musikstück" (Et si j'appuie sur cette touche, elle joue un petit morceau de musique). Les fanatiques de la musique "hand made" oublient souvent que derrière la construction d'un instrument de musique électronique, et son utilisation, il y a également une démarche artistique.

Der Spiegel : Qu'est-ce qui vous fascine tant dans la technologie ?

Ralf Hütter : Les machines ont longtemps été considérées comme néfastes. Nous ne pensons pas ainsi. Nous travaillons en étroite collaboration avec les appareils électroniques. Entre eux et nous, il existe une réelle camaraderie.

Der Spiegel : Une camaraderie avec les machines ?

Ralf Hütter : Nous jouons avec les machines et les machines jouent avec nous. Ce n'est pas une blague ! Quand nous quittons la scène d'un concert, les machines continuent de jouer. C'est ce qui nous a inspiré l'idée de créer des robots. Nous voulions une intercommunication, une fusion, une division du travail, une reproduction, une forme d'automatisme...

Der Spiegel : Vous avez commencé la musique électronique dès les années 70, est-ce pour vous une victoire si aujourd'hui des musiciens à succès utilisent également l'électronique ?

Ralf Hütter : Aujourd'hui, il existe des possibilités que nous ne pouvions même pas imaginer lorsque nous avons commencé. A l'époque, les ordinateurs étaient énormes. Aujourd'hui, avec l'ordinateur portable, vous pouvez voyager dans le monde entier et l'emporter avec vous.

Der Spiegel : Comment pouvons-nous imaginer alors votre travail dans le légendaire "Kling Klang studio", qui selon la rumeur ne possède ni téléphone, ni fax ?

Ralf Hütter : C'est depuis 33 ans notre laboratoire de musique électronique, notre travail nécessite beaucoup de concentration. Nous sommes sept jours par semaine dans notre studio. Nous commençons tard dans l'après-midi et finissons tard dans la soirée. Nous y passons 168 heures par semaine.

Der Spiegel : Comment passez-vous la plupart de votre temps dans ce studio, y faites-vous uniquement de la musique ?

Ralf Hütter : Non, nous créons des concepts, des formules, des schémas musicaux. Nous ne passons pas notre temps à faire 20 versions d'un même titre dont 19 finiront à la poubelle. Nous travaillons selon un but précis. Ce que nous produisons est publié, les archives sont inexistantes.

Der Spiegel : Kraftwerk est considéré avec respect à l'étranger, il symbolise un groupe typiquement allemand : froid, perfectionniste... Qu'y a-t-il de typiquement allemand chez Kraftwerk ?

Ralf Hütter : Bien entendu, nous sommes un produit de la République Fédérale Allemande et de la culture d'après-guerre, mais notre démarche est plus en relation avec l'identité européenne. Quand nous avons débuté à la fin des années 60, notre préoccupation était de créer un nouveau langage. Les écrivains et les artistes européens faisaient eux aussi la même démarche.

Der Spiegel : Avec l'album "Autobahn" en 1975, vous avez été classé dans le "Bilboard" aux Etats-Unis. Etiez-vous surpris, que la scène musicale noire américaine soit si réceptive aux sons de Kraftwerk ?

Ralf Hütter : Non. Nous avons toujours su que les machines avaient un esprit, et celui-ci est présent également dans la Soul et la Black music. Par contre, nous avons été époustouflés lorsqu'au milieu des années 70, les DJs noirs américains jouaient sans fin le titre "Trans Europe Express" dans les discothèques grâce à deux tourne-disques.

Der Spiegel : Comment pouvez-vous être si célèbres avec Kraftwerk et si peu connus en tant que personnes ?

Ral Hütter : Nous n'avons jamais été attirés par la célébrité. Je pense que nous sommes respectés comme des scientifiques, des dentistes et pour ce que nous sommes : des musiciens.
Traduction : Kraftwerkonline


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