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Interview n°16


 

Interview de Ralf Hütter
[Technikart N°75 - septembre 2003 - Interview par B.S.]

 

Technikart : Ralf Hütter, le morceau "Tour de France" date de 1983. L'album qui doit suivre est reporté. Est-ce qu'il devait ressembler à celui qui sort aujourd'hui, "Tour de France Soundtracks", quand même 20 ans plus tard ?

Ralf Hütter : Oui...En 1983, on avait l'idée de faire un album qui tournerait autour du Tour de France. On sort le single. Je garde le plan d'un album entier autour de ce concept. Mais on travaille alors sur d'autres projets comme... Attendez, mon portable sonne (il s'entretient trois minutes au téléphone). Excusez moi, on voulait juste m'annoncer que Tour de France 2003 était numéro 1 en Allemagne, on est de plus en plus sollicités. C'est le flip total. Bon... j'ai fermé mon téléphone. Prochaine étape ?

Technikart : Oui, donc, "Tour de France Soundtracks", vingts ans après, quelles innovations ?

Ralf Hütter : Attendez... En 1983, après le single; on a travaillé sur beaucoup d'autres projets. On a composé l'album Electric Café, en 1986. Et puis on a réenregistrés nos anciens morceaux, passés d'analogique en digital, ce qui a donné la compilation The Mix en 1991. En septembre dernier, nos concerts à la Villette Numérique, c'était une première mondiale : du nouveau Kraftwerk, mobile, avec nos Laptop. Nous voici donc au Tour de France 2003, une vision dans la course, à l'intérieur, avec tout le côté électronique, médiatique, transmission, télévision...

Technikart : On voit la réactalisation avec le morceau "Vitamin" : en 1983, on parlait moins de produits dopants.

Ralf Hütter : Oui, vitamines, cocktails... En 1983, on avait une vision générale, les Alpes, les Pyrénées, les Champs Elysées, le sprint à l'arrivée. Maintenant, 2003, c'est au coeur du Tour : reportages, motos, caméras, photos...

Technikart : Le concept de "Tour de France Soundtracks", c'est la machine humaine...

Ralf Hütter : Oui ! Bizarrement, les mass-médias en Allemangne, parlaient de Jan Ullrich comme de l'homme machine. J'ai même lu : "Ullrich, c'est Kraftwerk sur deux roues !", Bizarre non ? Ils ont compris notre concept aérodynamique, vitesse, rouler, de l'avant.

Technikart : Florian Schneider est moins concerné par le vélo alors que, pour vous, le cyclisme c'est un mode de vie.

Ralf Hütter : Mais, mes collègues sont tès forts aussi. Notre ingénieur électronique pèse soixante kilos, il est redoutable en montagne. On a fait des étapes du tour de France entre nous : le mont Ventoux, l'Alpe d'Huez...

Technikart : Le cyclisme est un sport populaire. Kraftwerk est une entité conceptuelle. L'alliance des deux se traduit-elle par une démarche purement pop art ?

Ralf Hütter : Oui certainement, c'est exactement ça. Le cyclisme n'est qu'un concept différent, on a traité d'autres domaines populaires.

Technikart : Vous avez toujours considéré Kraftwerk comme le symbole du pop art contemporain ?

Ralf Hütter : Oui, en fait dès l'album Autobhan, en 1974. On a fait plus de 100 000 kilomètres avec ma vieille Volkswagen. En roulant, nous est venu ce concept : une musique liée à la route, aux voitures, le bruit du béton, de l'asphalte, l'idée d'une petite radio dans la voiture qui joue la musique de Kraftwerk. Une vision pop, basée sur la réallité.

Technikart : Vous avez été les premiers à considérer un disque comme formant un tout, avec la musique, la démarche, les visuels...

Ralf Hütter : car pour nous tout est lié. Le mot qui nous caractérise en Allemand, c'est "Gesamkunstwerk" : l'oeuvre d'art totale. Oui, on fait de la musique mais tout ce qui l'entoure, les performances, les visuels, le trafic, les vidéos, les photos, est primordial. C'est ça Kraftwerk, un tout.

Technikart : Il y a les effets pervers d'un tel concept, qui a été accru par MTV : beaucoup de disques comptent davantage pour ce qu'ils génèrent, la musique devenant accessoire...

Ralf Hütter : En principe, l'idée reste intéressante. Maintenant, si les artistes ne valent rien, ce n'est pas à moi de juger.

Technikart : C'est le concept qui est à l'origine de votre musique, qui va donner au disque sa forme ?

Ralf Hütter : Ca dépend. C'est impulsif en fait, ça vient d'une idée fixe, comme quand on roulait en Volkswagen. Ou quand on s'entraîne en vélo. Voilà pour l'idée qui surgit comme un flash. C'est là que commence le travail. On va en studio, on réfléchit aux paroles, au son, à la musique, on creuse ainsi l'idée. Tour de France, ce n'est pas un concept figé. Il y a le mouvement, toujours, et l'émotion. Le parallèle avec notre musique : ça va toujours en avant, le temps passe, ça monte, ça descend, c'est comme des vagues. On travaille sur l'ergonomie, le souffle. J'ai aussi enregistré, lors d'un test médicale mon électrocardiogramme. L'ensemble renvoie à l'idée d'une musique liquide, qui glisse, qui ondule, qui roule. Auparavant, nos productions étaient plus concrètes, industrielles, mécaniques, c'est le concept de Man Machine, ou Metal on Metal sur Trans Europe Express, quelque chose de métallique. Là, on dérive vers le lyrisme, le vent qui passe, c'est une dynamique plus fluide.

Technikart : Vous avez introduit l'avant garde dans la pop music. "Tour de France Soundtracks" a-t-il été enregistré dans un même souci d'innovation ?

Ralf Hütter : Oui, on progresse toujours dans la technologie. On travaille dans notre propre studio, kling Klang, à Dusseldorf, depuis maintenant trente trois ans. Toutes nos archives sonores ont été digitalisées en laptop. Kraftwerk, maintenant, ce sont des portables. On peut prendre l'avion et faire passer notre ordinateur comme bagage à main.

Technikart : Vous avez toujours été à la pointe des technologies. Est-ce que le matériel utilisé pour "Tour de France Soundtracks" est encore en avance ?

Ralf Hütter : Oui... Enfin ... c'est contemporain. Nous faisons de la volk musik (la musique pour le peuple), avec un V comme Volkswagen électronique, disponible pour tous, avec nos minicalculator, nos laptop...

Technikart : Dans les années 70 Kraftwerk construisait ses propres machines...

Ralf Hütter : Oui, on inventait nos boîtes à rhytme, des ingénieurs nous aidaient à réaliser des machines hors-commerce. Aujourd'hui, pour "Tour de France soundtracks", il ya des programmes qui ne viennent pas de nous, des cubases personnalisés. Bon, en principe, aujourd'hui, tout notre matériel est disponible. Ce qui nous démarque, c'est que nous avons à notre disposition trente trois ans d'archives sonores. Nous pouvons utiliser des anciens synthés analogiques dégradés par le temps, des bandes usés par des déformations magnétiques.


Technikart : En 1981, vous prédisiez avec "Computer World" l'avènement d'une société régie par des ordinateurs; bilan ?

Ralf Hütter : Quand on a sorti ce concept, on se demandait si ce n'était pas un peu tard ! les ordinateurs arrivaient, c'étaient des armoires immenses. Finalement deux ans après la sortie de ce disque, les premiers PC ont été mis sur le marché. Maintenant, tout est disponible. La musique électronique. C'est la volk music d'aujourd'hui.

Technikart : Justement, le fait que la musique électronique soit partout, çà n'a pas entrainé une dilution, une perte d'originalité qui a gommé son côté précursseur ?

Ralf Hütter : Je ne m'en plaint pas. Parce que derrière les machines, il faut trouver les idées. Ca ne marche pas automatiquement.

Technikart : Vous pensez toujours que le progrès musical ne peut être que technologique ?

Ralf Hütter : Oui, c'est un mélange, on en revient à notre concept d'homme machine, c'est la symbiose qui fait avancer la musique. C'était déja le cas avec Bach et l'invention du clavier tempéré. Aujourd'hui Bach utiliserait des ordinateurs à la pointe de la technologie.

Technikart : Pour le single "Tour de France Soundtracks" vous aviez embauché François Kevorkian. Vingts ans plus tard, quels musiciens contemporains vous intéressent ?

Ralf Hütter : Nous sommes très amis avec François, qui a travaillé avec nous sur notre projet "Expo 2000". Les artistes de Détroit nous ont aussi interpellés. Leurs productions, c'est comme un feedback de notre musique avec de nouvelles idées. Autrement, ce qu'on écoute surtout ce sont les bruits qui nous entourent, les sons des villes. Je n'achète pas beaucoup de disques. J'écoute la radio, je vais toujours en club. Je n'envisage pas aujourd'hui la musique comme un truc individuel.

Technikart : Kraftwerk a toujours été avare de compliments. Vous avez cependant complimenté les Beach Boys, Iggy Pop, Michael Jackson. Vous suivez leur évolution ?

Ralf Hütter : Non. De toute façon, ce n'étaient pas les individus qui nous intéressaient mais le son qu'ils créaient à un moment particulier. Les Beach Boys, ce sont les années 60, la Californie. Iggy Pop, avec les Stogges, l'énergie du rock. Michael Jackson, oui, "Billie Jean" nous a impressionnés, ce sont les années 80...

Technikart : au début du XXème siècle, l'avant garde se retrouvait dans des cafés. A la fin du siècle, elle pouvait se localiser dans les clubs. Vous étiez aux avant postes, vous vous considérez toujours comme un clubber ?

Ralf Hütter : Oui. Chaque fois qu'on va dans une ville, on se fait emmener dans les clubs. J'aime les ballets mécaniques, l'énergie qui se dégage, le concept de communication non verbale.

Technikart : Vous souhaitiez créer avec les machines des liens d'amitié. Aujourd'hui, avec la virtualité des rapports humains, le flux des finances, les liens qui lient nos sociétés aux machines sont-ils vraiment musicaux ?

Ralf Hütter : Même quand on remplaçaient nos machines par de nouveaux modèles, on gardait les vieilles. Ce sont nos amies. Je ne pense pas que les liens entre l'homme et la machine soient en eux-mêmes dérangeants. Il y a toujours des amitiés très fortes. Ce ne sont pas les machines qui rendent dérangeants les flux financiers. D'un point de vue artistique, si un disque se vend à plusieurs millions, ça ne dit rien sur la qualité. Le sujet est compliqué. Tiens, il faudrait qu'on en fasse un album conceptuel.

 

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