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Interview n°2

Kraftwerk : Rock & Folk n°178 - Novembre 1981

 

Interview de Ralf Hütter
[Rock & Folk n°178 - Novembre 1981 - Interview de Jean-Eric Perrin]

 


Rock & Folk - Pourquoi la parution de "Computer World" a-t-elle été si longtemps retardée?

Ralf Hütter - On a eu du travail pour réaliser le " Kling Klang studio transportable ", pour vraiment le mettre en scène, en situation. Tous les éléments sont connectés, c'est une nouvelle conception de Kraftwerk : avant c'était un studio plus live, maintenant c'est "live studio", nous jouons le studio sur scène. On avait pensé que cela irait vite, mais il a fallu tout changer, cela a duré trois ans sans interruption pour tout mettre au point. En parallèle, nous travaillons la composition musicale, nous faisons tout nous-mêmes. Nous ne sommes pas des musiciens, nous sommes plutôt des scientifiques. Kraftwerk, ce n'est pas des notes et des chiffres mais plutôt un concept réaliste pour transporter le maximum d'idées. Les idées viennent à nous en travaillant. L'identité "Computer World", la mécanique des instruments et le côté psychologique sonore de la musique, sont les deux ensembles qui font que maintenant on n'a plus Kraftwerk mais Kraftwerk et Kling Klang ensemble.

Rock & Folk - A part vous quatre, que répresente Kling Klang?

Ralf Hütter - Ça représente encore deux ingénieurs qui sont toujours avec nous, un ingénieur du son et un ingénieur vidéo, puisqu'on produit aussi des vidéos : les Computers Program et Compter Graphiks. Nous sommes donc six, plus l'équipe de sonorisation. Nous allons en juillet/août aux States, et en septembre au Japon, à Budapest, Prague, Varsovie et en août en R.D.A. Il y a quelques années, nous avions joué dans une émission de télé italienne qui était transmise en Intervision au-delà du Rideau de Fer, c'était la première fois. En tant que groupe de l'Allemagne capitaliste., il n'était pas possible d'avoir des contacts à l'Est, ce contact s'est donc établi par l'Italie, et depuis nous avons des informations selon lesquelles nos disques sont sur le marché noir en Europe de l'Est. Nous préférons davantage aller là-bas plutôt que de jouer pour la troisième fois à Chicago. L'Amérique nous indiffère.

Rock & Folk - Avec cet album, nous n'avez pas vraiment apporté de nouveaux concepts esthétiques, comme avec les précédents. On retrouve l'image des mannequins déjà présents sur "The Man Machine".

Ralf Hütter - Les computers sont nouveaux, le côté totalement informatisé.

Rock & Folk - Que pensez-vous des groupes anglais et français qui se sont ouvertement inspirés de vous?

Ralf Hütter - En 1975, nous étions très seuls. Tout le monde était dans le trip californien, hippie, Eagles, etc..., et Kraftwerk a dû subir de nombreuses attaques, spécialement en Angleterre. Ils ne nous aimaient parce que nous représentions à leurs yeux, la fin des musiques avec des guitares, nous étions un danger pour leur idéal californien. Les nouveaux prétendants de la musique industrielle nous ont confortés, car nous avons parfois des doutes quant à ce que nos faisons. Mais la musique est différente, parce que nous avons une rythmique essentiellement germanique.

Rock & Folk - Parlons de votre nouvel intérêt pour la miniaturisation et la "gadget music".


Ralf Hütter - Notre studio est très compact : il tient en entier dans dix caisses. Nous n'utilisons qu'un camion, c'est peu en comparaison du rock standard. Nous allons vers les petits appareils, les petits calculateurs, c'est certainement la direction à prendre.

Rock & Folk - Avez-vous la sensation d'appartenir au monde du rock'n'roll?

Ralf Hütter - Non. Psychologiquement, nous sommes en dehors de tout ce trip. C'est plutôt l'aspect travail qui nous intéresse, transformer la musique, cherchez le son, chaque jour, et puis ouvrir les portes du studio vers les gens. C'est juste un hasard si nous faisons une tournée comme un groupe de rock. Quant à la musique, c'est plus du funk électronique que du rock'n'roll.

Rock & Folk - N'y a-t-il pas de problèmes de communication, justement, entre ce que vous êtes et l'environnement dans lequel vous devez évoluer? Vos roadies, par exemple, arborent les signes distinctifs de leur ethnie : cheveux longs, t-shirts Ted Nugent, estomac gonflé de bière, etc...

Ralf Hütter - Oui, nous sommes dans le désert. Béton, acier, lumières, c'est l'exil, une tournée-exil. Mais nous nous sommes habitués à cela en habitant à Düsseldorf, sur le Rhin, un lieu complètement industriel, bureaucratique, des administrations, du verre, des bureaux. Nous sommes donc habitués à vivre en exil, avec quelques amis seulement autour de nous. Amis et techniciens.

Rock & Folk - Le fait de partir en tournée mondiale, et donc de vous mettre en rapport avec tout un environnement de gens qui n'ont pas le même niveau de pensée que vous, est-ce une volonté de rendre la musique de Kraftwerk moins élitiste?

Ralf Hütter - On trouve plutôt de l'énergie grâce aux gens qui viennent nous voir, ils nous font jouer dans une autre dimension, plus élevée psychologiquement, à cause d'une certaine tension, différente de celle du studio, cette tension nous intéresse. Au studio il n'y a pas de téléphone, nous sommes enfermés. Ici c'est le côté voyage, le côté ouvert, une situation un peu anarchique. Nous allons aussi aller jouer en Asie du Sud pour voir ce que cela peut apporter à notre musique : nous sommes assez réceptifs à toutes les sensations, vibrations susceptibles de changer notre musique.

Rock & Folk - Etes-vous toujours de fervents adeptes de l'esthétique froide? L'image que vous avez imposée avec "The Man Machine", tous les jeunes gens modernes l'ont adoptée : look strict, intérêt pour le futur scientifique, etc...

Ralf Hütter - Nous étions allés très loin dans le froid métallique, c'est un réflexe de notre vie industrialisée, les mannequins sont plus aptes que nous à faire des séances de photos sans transpirer à la lumière, sans bouger les yeux, ils ont plus de patience pour la pose. Nous sommes allés plus loin dans la " computerisation ". Après les attitudes physiques de "Man Machine", nous nous intéressons au psychologique. Nous étions super-statiques à une période, pour nous c'est aussi important d'aller au-delà. Mais ce n'est pas encore terminé, je ne pourrais pas dire où ça va aller. Le fait de jouer devant des spectateurs fait que notre musique n'est plus un produit magnétique, c'est une situation ouverte à l'improvisation. Et la sensibilité des appareils que nous avons créés nous entraînent vers une nouvelle sensibilité.

Rock & Folk - Vous parliez tout à l'heure de votre intérêt pour les musiques ethniques. Est-ce que vous faites la musique ethnique de la Ruhr?


Ralf Hütter - Absolument, c'est ce que nous disons. C'est une résultante de notre existence allemande dans la Ruhr. Et je ne crois pas que notre musique pourrait naître ailleurs. Ça ne pourrait pas se faire à Münich. Nous sommes programmés génétiquement pour ce comportement social. Nous travaillons nous-mêmes dans une usine. Ce que représente Kraftwerk, c'est une usine sonore qui fabrique des sons, et la manière dont nous définissons notre existence est celle des travailleurs du son. Nous n'avons pas besoin d'aller en stage dans n'importe quelle autre usine ou unité de production pour y assimiler les ingrédients de la Ruhr.

Rock & Folk - Mais vous travaillez sans contingence ?

Ralf Hütter - Mais non. Nous avons des horaires quotidiens stricts. Dès qu'il y a plusieurs personnes, cela nécessite une organisation. C'est aussi la continuation de "robot", qui veut dire "travailleur" en russe. Kraftwerk n'est pas juste une vision d'un artiste, un fantasme de l'industrialité, pour nous c'est vraiment une réalité quotidienne, un travail de plusieurs années avec des machines reproductives.

Rock & Folk - N'avez-vous pas perdu ce côté romantique germanique si présent dans des pièces comme "Autobahn" ou "Trans Europe Express", ce souffle grandiose, hérité du dix-neuvième siècle, qui était perceptible sous la rigueur synthétique?

Ralf Hütter - Cet album représente une période spéciale pour nous, une ère programmée que nous continuons à travailler. Nous avons d'autres créations musicales en parallèle, qui sont encore inachevées et qui sortiront plus tard. Là nous sommes très "médias", alors il nous faut faire ce qui est le plus actuel pour nous. Ce qui nous avait intéressés, c'était surtout le côté énergique, rythmique. "The Man Machine" était très physique, maintenant nous allons essayer d'être plus stricts dans l'idée d'une programmation. C'est difficile pour moi d'expliquer les différences entre nos albums. Quand "The Man Machine" est sorti, je ne savais même pas ce que c'était, il fallait juste que nous le fassions. En travaillant cette idée du studio pour être productif, toujours dans cette recherche de computerisation, cet album-ci est devenu immédiat pour nous : c'est ça qu'il fallait faire. On peut aller plus loin, peut-être, avec le prochain album. Nous parlions des Talking Heads qui adaptent un courant de la musique noire parce qu'ils ont certainement le sentiment que la musique rock qu'ils représentaient avant ne suffit plus à leur dynamisme. Pour Kraftwerk, le dynamisme vient des machines, nous n'avons pas de sources. Si tu vis en Amérique il y a un mélange de cultures, à Paris aussi. A Düsseldorf, il n'y a rien, pas de sources pour nous. Que du béton.

Rock & Folk - Vous avez quand même une culture européenne classique?

Ralf Hütter - Oui, certainement, mais pour nous les pères n'existent pas. La culture rétro n'offre pas d'intérêt pour nous. Nous avons été formés par un certain germanisme, notamment musical, mais ça représente un certain effort pour en sortir. La seule source d'échanges que nous ayons, c'est entre nous quatre, et avec les ingénieurs, en travaillant avec les machines. Il n'y a pas de musique allemande vivante, même la musique classique est un mécanisme, un organisme mécanique. Pour nous, toute la nature de cette musique est une bande magnétique animée par des gens. Tandis qu'en Amérique, il y a une culture de musique vivante.

Rock & Folk - La musique dans l'environnement sonore occidental, c'est aussi de la musique ethnique. Vous voudriez faire de la musique pour ascenseurs, restaurants et supermarchés?

Ralf Hütter - Non. Nous, on écoute plutôt les ascenseurs eux-mêmes, et pas un produit bourgeois qui fait fonction de valium, un tranquillisant pour le contrôle du système : ce qui nous intéresse, c'est le son propre d'un supermarché ou d'un ascenseur, des sons qui ont leur nature. "Music for Airport", ça ne nous intéresse pas, il faut ouvrir ses oreilles et on trouve, c'est ce que nous avons fait avec "Autobahn". Il fait s'ouvrir plutôt que dominer. La musique en soi n'est pas un truc intéressant.

Rock & Folk - Pourtant vous espérez, au minimum, que les gens aient une écoute attentive de votre musique?

Ralf Hütter - Oui, mais ce n'est pas à nous de décider de quelle manière il faut écouter la musique. Ne pas se laisser dominer par la musique, c'est aussi un de nos problèmes, parce que si on travaille dans ce domaine, matin musique, après-midi musique, soir musique... on perd tout contexte. Après dix heures de studio, les sensations s'émoussent, c'est pour ça que rester toujours en tournée ou toujours en studio ne donne rien. Les musiciens de studio sont tout blancs! Nous faisons tout nous-mêmes, les vidéos, les pochettes de disques, c'est comme une mosaïque qui va vers une productivité de Kraftwerk, mais ça ne représente pas un seul domaine. En Allemagne, c'est ce qui s'appelle "Gesamtkunstwerk", ce que voulait faire Wagner dans son temps avec le théâtre/musique, mais, lui, donnait dans le gigantisme.

Rock & Folk - Dans la logique de "Computer World" ne serait-il pas normal de "cloner" la production : beaucoup de disques rapidement délivrés?

Ralf Hütter - C'est vrai que le computer représente la vitesse, et que cet album a mis trois ans à se faire. C'est parce que c'est nouveau pour nous, il a fallu apprendre le langage des computers : le disque, en réalité, a été fait très vite. Il nous a fallu tout oublier, une manière de jouer, de penser musicalement, et apprendre de nouvelles données. C'est pour cela qu'on a mis tout ce temps. Une fois que ça marche, ça va très vite.

Rock & Folk - Ce fonctionnement peut donc permettre la sortie de plusieurs simples par an, par exemple?

Ralf Hütter - Plusieurs par jour, même! Mais ça a été vraiment très difficile pour nous d'en arriver là. Il a fallu réadapter notre ancienne musique pour qu'on puisse la jouer en concert. Nous jouons le répertoire depuis "Autobahn", c'est une sorte de voyage dans le temps.



Rock & Folk - Pensez-vous rester très autonomes, ou bien avez-vous l'intention de faire profiter d'autres artistes de votre travail?

Ralf Hütter - C'est possible. Jusqu'à maintenant nous étions préoccupés par le fonctionnement de notre instrument, donc ce n'était pas possible. Il y a aussi le fait que tout ce qu'on a est très personnalisé. On ne peut pas mettre un Anglais dans notre système, ce n'est pas imaginable. Des gens nous ont proposé de les produire, mais le Kling Klang est vraiment adapté à nous, même physiquement : nous avons tous la même taille de vêtements, à part Karl qui chausse du 44! Tout le système est très " Kraftwerk, computer personnalisé ". En revenant de la tournée, on verra ce que ça donne. Jusqu'à lors, nous étions toujours partis dans la même direction, là on va faire le tour du monde, et revenir à Düsseldorf par l'autre côté, on verra bien ce que ça nous aura apporté.

Rock & Folk - Mais seriez-vous prêts, au Japon par exemple, à définir une confrontation créative avec d'autres musiciens d'un univers étranger?

Ralf Hütter - Oui, on peut faire un album chaque après-midi, il n'y a qu'à appuyer sur un bouton rouge et ça enregistre! Techniquement, tout est mis au point pour la productivité, c'est ça qui nous intéresse, d'aller plus loin vers la productivité. C'est pour cela que les automatismes nous ont intéressés : ils font une musique automatique, et nous plutôt une musique à sensibilité psychologique. C'est ça que représente Kraftwerk, je crois. Sinon, on pourrait faire des concerts avec les quatre mannequins et un magnétophone. C'est un concept que nous avions envisagé à une période, faire des concerts simultanés à Paris, New York, Tokyo. Mais maintenant c'est l'échange qui nous intéresse. C'est une carte postale audio-visuelle de Düsseldorf que nous promenons à travers le monde. Il faut d'abord utiliser cette carte postale pour pouvoir ensuite aller plus loin. Je crois que le rock normal est très prétentieux, on dit que c'est une "représentation personnelle" de Bruce Springsteen ou qui que ce soit, ce sont en vérité des marionnettes, des cartes postales. Kraftwerk, je crois, représente un certain réalisme dans cette carte postale.

Rock & Folk - Tout au long de cette tournée, allez-vous préserver votre autarcie, ou vous ouvrir aux populations visitées?

Ralf Hütter - Nous sortons toujours, nous allons dans le boites de nuit partout. Nous sommes beaucoup dans la rue. Kraftwerk c'est le béton, et le béton c'est la rue. Tout le trip américain, ça ne nous intéresse pas : villas, piscines, chauffeurs... Nous conduisons nous-mêmes notre voiture, nous n'avons pas besoin d'un entourage élitiste, c'est de l'infantilisme de prouver qu'on peut s'offrir un certain matérialisme, c'est trop américain.

interview n°1

 

interview n°3