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Interview n°25


 

Interview de Ralf Hütter
[Rock & Folk n° 203 - Décembre 1983 - interview par Karl Zéro]

 

Rock & Folk - "Tour de France" c'est du combientième degré ?

Ralf Hütter : Premier, c'est autobiographique. Nous faisons beaucoup de vélo. Nous avons même obtenu le brevet des Alpes Françaises en franchissant le Galibier et le Tourmalet...

Rock & Folk - Mais alors, c'est le concept du nouvel album ?

Ralf Hütter : Oui, mais pas seulement le Tour. C'est l'activisme physique qui nous intéresse: après une période d'intellectualisme pur, nous revenons au corps.

Rock & Folk - Body-building ? Gestalttherapie ?

Ralf Hütter : Non, plutôt la self-détermination, la liberté : l'homme-machine devient machine roulante. Le vélo réalise l'osmose parfaite de l'homme et de la machine. "Tour de France", c'est le symbole de cette osmose : l'homme avance par lui-même, sans avoir recour à d'autres formes d'énergie que celles de son corps, ses muscles. C'est une forme d'écologie. Nous avons beaucoup travaillé le côté machine musicale, pensante. Il fallait voir le côté physique : redevenir soi-même, rester en forme, s'entrainer.

Rock & Folk - Quatre ans pour faire un disque, c'est un peu long... Qu'est-ce que vous faites pendant tout ce temps ? Du vélo ?

Ralf Hütter : Nous travaillons quotidiennement dans notre Kling Klang Studio. C'est plus notre living-room qu'un studio normal où l'on viendrait enregistrer un album composé ailleurs. Nous l'avons entièrement construit, pièce par pièce. Nous y répétons en permanence. Les disques sortent quand ils sont prêts, pas avant. La sortie du prochain est imminente, mais il reste quelques détails à régler. C'est un album très dansant et très vivant.

Rock & Folk - Etes-vous conscient d'avoir été à l'origine d'un mouvement after-punk, techno-pop qui influence beaucoup la musique actuelle ?

Ralf Hütter : Quand nous avons commencé, tout le monde nous prenait pour des fous, y compris nos amis. Les synthétiseurs, Düsseldorf, l'Allemagne, tout ça paraissait tellement éloigné du rock... Nous étions extrêmement isolés du monde, nous travaillions de façon amateuristite avec un petit Revox deux pistes : rien à voir avec les limousines, les studios Dolby et les palaces, l'univers-cliché du rock. Jamais nous n'aurions pensé qu'un jour on nous demanderait de juger de notre influence sur l'évolution musicale.

Rock & Folk - Croyez-vous à une mondialisation de la musique où l'on prendrait des éléments dans chaque culture pour aboutir à une musique universelle ?


Ralf Hütter - Le langage électronique est universel, c'est cela, la musique mondiale: nous l'avons testé avec notre dernière tournée. Nous avons été confrontés à des cultures très différentes (Inde, Japon, Australie) qui réagissent toutes positivement au langage synthétique.


Rock & Folk - Pourtant, il a des racines européennes. N'y a-t-il pas une recherche d'identité à travers vos compositions et votre look ?


Ralf Hütter - Si, Nous sommes la première génération d'après-guerre. La culture germanique n'existait plus et notre génération n'avait plus pous identité que celle des siécles passés: le romantisme, les grands compositeurs... Tout ça n'avait plus rien à voir avec la réalité de notre vie quotidienne. Enfants, nous vivions dans le British Sector. Je revoir les GI's qui passaient et nous lançaient des chewing-gums, les premières coitures Coca-Cola... Nous avons tenté de trouver une identité moderne et européenne, celle de la vie quotidienne: l'autoroute, le train, les computers...


Rock & Folk - C'est reussi: on utilise vos morceaux en hôpital psychiatrique pour ramener les exaltés à la réalité...


Ralf Hütter
- C'est une bonne thérapie. Nous l'exerçons aussi sur nous-mêmes... Je ne serais pas celui que je suis sans mon travail de musique. C'est une forme de self thérapie...


Rock & Folk - Là, vous faites le même travail que les Ramones ("I wanna be sedated", "Psychoterapy", "Go Mental"). C'est votre équivalent US ?


Ralf Hütter - Par leur côté simpliste, minimal, direct, sans aucun doute oui.


Rock & Folk - C'est cet aspect minimal qui plait tant aux enfants dans votre musique (on utilise le morceaux de Kraftwerk dans des jardins d'enfants) ?


Ralf Hütter - C'est parce que nous sommes aussi des enfants. L'homme a un certain âge fixé sur son passeport, mais c'est juste un nombre, une convention. Tout le reste est fluctuel, change de minute en minute.


Rock & Folk - Comment aboutissez-vous à un produit populaire en travaillant de façon expérimentale ? Les compositeurs américains de musique répétitive vendent très peu, et vous, vous faites des tubes...


Ralf Hütter - Nous entrons dans un système de communication: la musique part de nous et revient vers nous, c'est le cercle de la communication. L'important est de savoir s'ouvrir au monde extérieur, de ne pas le négliger.


Rock & Folk - Utilisez-vous des fréquences subsoniques ou des ondes Alpha ?


Ralf Hütter - Pas pour l'instant. Nous nous efforçons de jouer sur des fréquences communicatives, ouvertes, entre 20 et 20.000 hertz. Des fréquences perceptibles consciemment.


Rock & Folk - Vous parlez souvent de vie quotidienne. Quelle est la vôtre ? Racontez-moi une journée des Kraftwerk.


Ralf Hütter - On se lève, on se lave les dents, on enfile nos uniformes, on fait de la musique, du vélo et, le soir, nous allons danser dans les clubs. Nous sommes des fanatiques de la danse mécanique. C'est d'ailleurs le seul moment où nous écoutons une autre musique que celle que nous componsons.


Rock & Folk - Comment ? Vous n'écoutez jamais de disques ? Pas même de classique ?


Ralf Hütter - Très peu. C'est comme une photographie, le classique : figé pour l'éternité. C'est correct, mais ça n'a rien à voir avec notre époque.


Rock & Folk - Pourtant, sur "trans Europe Express" il y a un morceau intitulé "Franz Schubert" d'une cronstruction assez surprenante chez vous...


Ralf Hütter - C'est une impersonnalisation. Nous répétions un soir sur nos computers lorsque Franz Schubert est venu nous visiter dans le computers : nous n'avions pas prévu de grandes choses, ce soir-là, et quand nous avons écouté notre travail, nous nous sommes rendu compte que Franz Schubert était "venu nous dire bonjour" par son mélodisme, un certain romantisme similaire à ses oeuvres.


Rock & Folk - Si vous n'écoutez pas de musique, vous lisez ?


Ralf Hütter - Nous ne croyons pas tellement au mot écrit. C'est trop lent. Et puis on a l'impression que tout ce qui est écrit devient mensonge.


Rock & Folk - C'est pour ça que vos textes sont si directs, si simples ?


Ralf Hütter
- Oui, le moins de mots possible mais un maximum de sons, de bruitages, de musique.


Rock & Folk - Entre Freud et Fréderic II, qui préférez-vous ?


Ralf Hütter - Je ne connais que Sigmund Freud, il a inventé la psychologie moderne : n'est-ce-pas ce que nous sommes en train de faire, de la psychanalyse?


Rock & Folk - Mais, bon Dieu, vous êtes toujours habillés impeccablement ? Jamais mal rasés ? Jamais en vieux pulls informes ?


Ralf Hütter - C'est plus fonctionnel d'avoir un costume quotidien, toujours le même. Ça permet de passer tout de suite à des choses plus importantes, sans réfléchir des heures à sa tenue du jour. C'est une sorte de costume mao allemand.


Rock & Folk - Alors, aucun espoir de vous voir changer de look ? Des ponchos, des barbes et des guitares sèches, ça ne vous irait pas mal...


Ralf Hütter - Nous nous sommes fait faire des maillots et des shorts de coureurs cyclistes pour notre album et nos concerts. Mais notre tenue est avant tout le reflet d'une certaine pensée européenne. .

interview n°24

 

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