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Interview n°4

 

Kraftwerk : Magazine Keyboard n°51 - Janvier 1992

 

 

Interview de Ralf Hütter
[Magazine Keyboard n°51 - Janvier 1992 - Interview de David Korn]

 


Keyboard - Bonjour Ralf, voici longtemps que Keyboard magazine voulait vous interviewer.

Ralf Hütter - J'espère que ce n'est pas un interview sur la technologie. Je ne suis pas l'ingénieur du groupe, plutôt un utilisateur. Je m'occupe plus des idées musicales (...)

Keyboard - Hum (ça commence bien) Votre background musical?

Ralf Hütter - Nul, Enfin, une éducation musicale classique, mais rien de poussé (...)

Keyboard - Le but de Kraftwerk?

Ralf Hütter - C'est de créer une "Electronischevolksmusik", une "Industriellevolksmusik",pas une musique Folk : une musique électronique populaire, une musique électronique quotidienne. A l'époque de nos débuts, on entendait beaucoup de musique "cosmique". C'est très bien, mais nous, nous sommes très terrestres, quotidiens, organiques: trains, autoroutes (...) C'est ça l'idée. Robot veut dire travailleur. Nous sommes des travailleurs musicaux.

Keyboard - Vos influences

Ralf Hütter - La vie quotidienne. Le magnétophone. Les oreilles sont comme des capteurs stéréo.

Keyboard - Ecrire pour l'électronique doit être plus compliqué : on n'a pas de sons déjà définis à sa disposition, piano, cordes...

Ralf Hütter - Oui, mais en échange on obtient une totale liberté. Aujourd'hui, l'électronique est le roi des instruments, avant c'était l'orgue (...)

Keyboard - On a pourtant beaucoup reproché à l'électronique un manque de sensibilité...

Ralf Hütter - Non, l'électronique est l'instrument le plus sensible qu'il y ait. Les autres instruments sont limités à leurs paramètres et à leur tessiture. L'électronique joue de vingt à vingt mille Hertz.

Keyboard - Vous donnez très peu d'interviews. Les disques parlent d'eux-mêmes, et rien à rajouter?

Ralf Hütter - Oui. Surtout avec des mots. La communication parlée est trop limitée. Nous avons toujours voulu communiquer par la musique et les images: notre musique est très visuelle. Nous travaillons les images avec d'autres artistes, pour réaliser la "performance" Kraftwerk. L'image fait partie de Kraftwerk. Ça n'est pas une pièce rapportée, comme un chanteur qui demande à un photographe de lui créer un look. Les images sont à l'origine du produit Kraftwerk.

Keyboard - Au début des années 70, vous voyiez déjà Kraftwerk comme un projet multimédia?

Ralf Hütter - Oui, dès cette époque.

Keyboard - Depuis 1970, qu'est-ce qui a changé pour vous?

Ralf Hütter - La technologie a changé. Le numérique, l'échantillonnage sont arrivés (...) Lorsque nous utilisions des instruments analogiques, il fallait les brancher l'après-midi pour qu'ils soient accordés le soir. Tellement de temps et d'énergie perdus pour arriver à un accord correct! Et le soir, la chaleur dégagée par la foule et l'éclairage désaccordait les machines. A l'époque, également, l'Allemagne fonctionnait en 220 volts à 50 Hz, et la France en 110 volts à 60 Hz (...) Je me souviens avoir joué à Paris sur 110 volts, tous les tempos étaient faux, à cause de la différence de période. A huit heures, les grandes usines qui se branchent sur le réseau faisaient fluctuer la tension. C'est la réalité, Peugeot faisait changer notre tempo! L'ingénieur qui voyageait avec nous devait installer des stabilisateurs... Aujourd'hui, la technologie s'est développée dans notre direction. C'est fantastique. Les mémoires nous évitent d'avoir à tout noter sur papier, et permettent de faire des "total recall"(...) On peut vraiment se concentrer sur la musique. Lorsque nous devions faire construire nos séquenceurs, nos batteries électroniques, c'étaient des heures, des semaines, des mois passés en développement technologiques (...)

Keyboard - Le projet Kraftwerk peut-il s'arrêter un jour?

Ralf Hütter - Non, aujourd'hui tous les sons de Kraftwerk sont numériques, il n'y a plus de bande, tout est sur disque dur: lorsque nous seront partis, disparus, quelqu'un d'autre pourra travailler sur le sons. Déjà, les gens samplent ces sons de nos disques, là, quelqu'un pourrait travailler sur les programmes.

Keyboard - Le projet peut donc vous survivre. Quelqu'un d'autre pourra faire Kraftwerk en 2050?

Ralf Hütter - Oui, Kraftwerk est permanent. La pérennité est un concept central dans l'art. Nos sons et nos programmes sont immortels. Beethoven avait une très mauvaise écriture, surtout à la fin de sa vie, et les spécialistes s'empoignent encore sur l'interprétation de telle ou telle notation. Grâce à l'ordinateur, quelqu'un d'autre pourra continuer ce que nous faisons.

Keyboard - Les autres groupes allemands de musique synthétique ont disparus, ou passés à l'arrière-plan. Pensez-vous que cela provient de leur inspiration "cosmique"?

Ralf Hütter - Peut-être... Nous sommes toujours en changement permanent, branchés sur le futur...

Keyboard - C'est la raison pour laquelle vous avez passé tout votre studio en numérique?

Ralf Hütter - Oui, mais nous avons aussi tout un musée Kraftwerk. Nos instruments étaient tellement dépassés que nous ne pouvions plus les vendre, donc nous les avons gardés, et aujourd'hui, certains sons, certains filtres intéressants, peuvent être incorporés au reste des instruments numériques, pour que nous puissions en profiter à nouveau. C'est un mix de synthèse analogique et digitale ...

Keyboard - A l'époque, vous faisiez construire vos instruments. Ceux qui étaient disponibles n'étaient pas suffisant? Les modulaires Moog, les EMS?

Ralf Hütter - D'abord, ils étaient monophoniques, et d'autre part, on ne pouvait en jouer qu'avec un clavier. Florian est flûtiste, et ces machines n'étaient pas adaptées à son jeu. Nous avons fait faire des claviers avec des boutons, et des systèmes de trigger de percussion, des boîtes à rythmes. Comme aujourd'hui tout ceci est disponible, nous avons juste gardé les instruments que nous aimons le plus, ainsi que la "machine à écrire chantante"...

Keyboard - Vous aviez un vocodeur fabriqué sur mesure par Sennheiser?

Ralf Hütter - Oui, et par Siemens aussi... Aujourd'hui, nous avons des voix synthétiques dont on peut changer son et tonalité... C'est fait avec un ingénieur qui travaille dans la recherche vocale. Lorsque nous l'avons rencontré, nous l'avons enfermé dans le studio. Branché sur la musique, il n'en sortait plus... Donc, nous avons maintenant par exemple une collection de personnalités synthétiques, des voix féminines, purement artificielles.

Keyboard - Mais vous utilisez aussi des machines comme tout le monde? Des S1000, des D50?

Ralf Hütter - Oui, de tout : Synclavier, etc...

Keyboard - Des choses que tout le monde peut acheter, en quelque sorte...

Ralf Hütter - Oui, et puis certains programmes spéciaux, pour récupérer des sons provenant de bandes dégradées de Kraftwerk, du début des années 70, des sons qu'on ne pourrait plus refaire. Ils sont passés en numérique, et nous avons tout le catalogue des sons Kraftwerk...

Keyboard - Vous pourriez les éditer et les vendre!

Ralf Hütter - Ils existent déjà sur le marché underground, échantillonnés... Beaucoup de gens qui utilisent nos sons sur leurs disques, Michael Jackson utilise le "number click". Nous avons inventé certains sons qui sont des standards aujourd'hui.

Keyboard - Les constructeurs ne vous ont jamais proposé de faire du consulting ?

Ralf Hütter - Non jamais. Ce serait intéressant...

Keyboard - Qu'est-ce qui manque aujourd'hui aux instruments?

Ralf Hütter - La portabilité... Nous avons dû faire construire des petits "remote control", des télécommandes pour nos ordinateurs.

Keyboard - Le nouvel album (The Mix) est un "training" pour le nouveau studio?

Ralf Hütter - Oui, tout à fait, c'est un album "live". Ce sont des compositions de nos différentes périodes, reprogrammées dans le computer - dit-on computer en français? - Nous avons programmé de nouvelles voix et fait un nouveau mix, à l'aide de notre instrument, le Kling Klang Studio. Tout est maintenant synchronisé aux images, les robots sont motorisés et synchronisés... C'est le concept total.

Keyboard - Tout est mixé en live?

Ralf Hütter - Oui, il n'y a pas de bande multipiste. Tout est MIDI, avec différents ordinateurs: Mac, compatibles IBM avec Sequencer Plus, Atari ST avec CuBase... Je fais aussi beaucoup de choses en direct, pour un côté accidentel et organique.

Keyboard - On reproche un manque d'inspiration aux albums de reprises...

Ralf Hütter - C'est un document. Comme un concert, c'est un disque live, un document sur notre travail de ces dernières années. Nous avons installé ce système de "computer musik live", ça fonctionne, on fait une tournée, et le disque va avec. L'année prochaine, on sortira un disque avec de nouvelles chansons.

Keyboard - Les rythmes sont plus accentués.

Ralf Hütter - Nous avons toujours été orientés "dance", comme dans "Les Mannequins", par exemple. "Trans Europe Express" était classé dans le "black dance charts" à New York. Dans Kraftwerk, il y a le concept "dancing mekanik".

Keyboard - Au début des années 80, on entendait beaucoup de groupes électroniques anglais influencés par Kraftwerk. Aujourd'hui, la mode est plutôt à la guitare...

Ralf Hütter - La guitare? Non, aujourd'hui, c'est l'électronique : LFO, tous ces groupes de Manchester...

Keyboard - Manchester nous envoie beaucoup de groupes "guitare"...

Ralf Hütter - Je ne suis pas au courant... La guitare, c'est du rétro, un instrument historique... Aujourd'hui, la mode, c'est l'électronique.

Keyboard - Vous ne vous sentez pas intégrés à une scène musicale?

Ralf Hütter - Nous faisons de la musique, mais nous ne fréquentons pas uniquement des musiciens : nous avons des amis qui sont scientifiques, docteurs... Nous nous intéressons plus aux images par ordinateur, au graphisme... En Allemagne, on appelle ça "Gesamtkunstwerk" (Art Global).

Keyboard - Vous vouliez jouer dans plusieurs villes à la fois. Vous allez le faire?

Ralf Hütter - C'est un concept qui a toujours été réalisable, et aujourd'hui plus encore. Nous avons quatre robots, et un robot de rechange. Il en faudrait plus... Nous pourrions aussi le faire en hologramme... Ce qui nous intéressait surtout, c'était le concept. (...) Chez moi, je n'écoute pas de musique : je n'en ai pas besoin. Il suffit que je me l'imagine.

interview n°3

 

interview n°5