home
official discography & live recordings [bootlegs]
pictures
interviews
bibliography
more
links

 

Interview n°9


Best n°118 - mai 1978 - interview  de Hervé Picard

 

Interview de Ralf Hütter
[Best n° 118 - mai 1978 - Interview de hervé Picard]

 


Best : On retrouve dans le nouvel album le thème qui semble vous fasciner : des robots, des hommes-machines. S'agit-il seulement d'un prétexte pour coller des images à la musique ? Ou bien faut-il y voir une implication directe de votre façon de créer qui est finalement un rapport homme-machine ?

Ralf Hütter : Man machine, c'est le mot que nous utilisons pour nous désigner nous-même, c'est notre identité. Kraftwerk, c'est la machine humaine. Notre vie est une coexistence, une cohabitation avec des machines. Presqu' une amitié. Nous avons voulu exprimer la thématique de ces machines qui travaillent avec nous et nous avec les machines.

Best : Pour certains, ce rapport avec des machines dans une musique très technologique est senti comme une aliénation de l'homme à la machine.

Ralf Hütter : oui, c'est le type de pensée qui a produit à la fin des années 60, cette culture rock qui voulait quitter la ville, retourner vers la nature et la liberté. C'était le mouvement hippie. Nous Kraftwerk, nous sommes le groupe du réalisme urbain. Si nous avons parfois traités des thèmes sur des phénomènes naturels, nous n'avons jamais été d'accord avec cet esprit de négation de la réalité industrielle. Nous ne voulons plus de la musique artisanale, comme le rock, qui est dure, où l'on transpire, où l'on se coupe les mains sur les cordes. Il y a des machines propres pour faire de la musique maintenant.
Ceux qui les rejettent ne peuvent aboutir qu'à la destruction. J'ai vu les Who casser leurs amplis à la fin d'un concert. C'est infantile, comme le mouvement Art Fluxus dans les années 60 qui sciait des violons et cassait des pianos avec des marteaux. On en peut pas nier notre relation à la technologie. Il faut être réaliste. Comment peut-on travailler dans un studio, avec des amplificateurs, des baffles, des magnétophones, et écrire une chanson qui parle de chevaux et de filles dans la plaine ? C'est une fuite. Nous voulons être réalistes et être de plus en plus conscients au milieu de cette réalité. D'ailleurs, la musique électronique peut nous guérir e nos malaises : actuellement, en Allemagne et en Autriche, on utilise la musique électronique dans des centres de psychothérapie pour soigner des dépressions nerveuses. Nous pensons que la musique de Kraftwerk est une médecine psychologique pour ceux qui ne supportent pas assez bien la réalité.

Best : Il est curieux d'observer qu'avec les mêmes moyens électroniques certains groupes proposent de s'évader du réel en prenant des prétextes dans la science-fiction et l'imagerie cosmique, et d'autres comme Kraftwerk renforcent davantage la réalité et nous y enferment...


Ralf Hütter : Kraftwerk est un groupe terrestre qui ne veut pas renier son quotidien. Je peux t'expliquer pourquoi il n'y a pas d'évasion dans notre musique. C'est parce que nous habitons la plus grande ville d'Europe. Quand tu rentres dans Düsseldorf, tu rentres directement dans Duisbourg, et ainsi de suite. C'est Ruhrgebeit. On appelle cela Baselbam, parce que c'est une ville qui longe le Rhin de Bâle à Rotterdam. Notre existence, c'est de vivre dans une ville dont on ne sort jamais. notre musique reflète notre existence. Kraftwerk est un produit des révolutions industrielles. On nous appelle ici "Industielle Volksmusik", la musique populaire industrielle.

Best : On pourrait rapprocher cela de la définition du roman de Stendhal : "un miroir que l'on promène le long des chemins". Kraftwerk serait le miroir ambulant de la société industrielle, un miroir romantique et technologique.

Ralf Hütter : C'est vrai. Entre nous, nous appelons les synthétiseurs "les miroirs". Nous avons fait des expériences ici, la nuit avec des amis qui ne connaissaient rien à a musique. ils ont créé des ondes sur les synthétiseurs, et nous avons remarqué que chacun préferait telle ou telle sorte d'onde, triangulaire, rectangulaire ou sinusoïdale. Une onde qui lui était personnelle, avec laquelle il vibrait en harmonie. Pour moi chaque personne représente une onde et le synthétiseur permet de la reconnaître, donc de se reconnaître soi-même. C'est un miroir psychologique bien plus fidèle que tous les autres instruments, qui ne correspondent qu'à une partie du psychisme d'un personnage. Le synthétiseur couvre toute la personnalité parce qu'il est l'instrument le plus universel.

Best : cela rejoint l'opinion de Vangelis qui trouve le synthétiseur "biologique".

Ralf Hütter : Oui, l'homme n'est pas dans un rapport vivant-non vivant. Il est man-machine, en union biomécanique avec elle.

Best : Dans certaines école françaises, l'on a pratiqué des expériences pédagogiques à partir de la rythmique, de l'expression corporelles sur de rythmes. Diverses musiques ont été essayées. Dans la plupart des cas, ce fut Kraftwerk qui eut la préférence des enfants. Qu'en penses-tu ?

Ralf Hütter : nous avons réduit le rythme de notre musique de celui de notre langue maternelle, l'Allemand. Nous avons cherché à isoler les structures rythmiques primitives, fondamentales. Puis, une fois ces structures primaires trouvées, nous les avons mises en mouvement par répétition. Puis nous fredonnons dessus jusqu'au moment où la mélodie se dégage, naturellement. La musique de Kraftwerk, n'est pas bureaucratique, écrite, pensée dans un bureau. Elle vient spontanément de nous. Je crois que c'est pour cela que les petits enfants sont très sensibles à ce que nous faisons. Ils ne sont pas encore dirigés par une éducation formelle, historique. Ils sont touchés par tout ce qui est primaire, direct. c'est ce côté direct que nous voulons avant tout garder.

Best : N'est ce pas un paradoxe, alors que de devoir transiter par un appareillage très sophistiqué pour aboutir à un résultat aussi primaire ?

Ralf Hütter : Il y a beaucoup de gens actuellement qui sont séduits par les possibilités des synthétiseurs, qui veulent aller jusqu'au bout de ce qui est possible, et qui perdent leur innocence, leur clarté de vue. Cela devient des spaghetti. les machine doivent nous aider à trouver notre essentiel. Il ne faut pas faire l'inverse et servir de miroir aux machines pour qu'elles se découvrent elles.

Best : Certains groupes développent la thématique de la star machine. Sur scène, on voit davantage les machines en train de clignoter que les hommes. A la limite, les gens viennent pour voir les mécanismes et les musiciens en font un étalage complaisant. L'équilibre hommes-machines semble mieux respecté chez Kraftwerk sur scène.

Ralf Hütter : Je ne peux pas me prononcer sur les autres groupes. Pour nous, notre idée majeure est surtout la transparence. Au plan des morceaux, si nous faisons un morceau avec des voitures, nous l'appelons "Autoroutes", et un avec un train "train". Il n'y a pas d'intermédiaire symbolique. Sur scène, nous voulons aussi être transparents. C'est pourquoi il y a ces néons derrière nous.

Best : A ce propos, vous ne faites pas souvent de tournées. Quand reviendrez-vous en France ?

Ralf Hütter : Nous n'aimons pas tellement les tournées. Nous faisons une musique de laboratoire et nous préférons rester ici dans le laboratoire "Kling-Klang". Nous y travaillons beaucoup. Nous avons joué un an pour faire "Man-machine". Nous allons cependant refaire une tournée, d'abord aux USA, puis en France vers le mois d'octobre. A Paris, nous espérons trouver une meilleure salle que le pavillon de Paris.

Best : N'est-il pas symptomatique que ce genre de musique très technologique telle celle de Kraftwerk soit venue d'Allemagne ?
En Angleterre, il n'y a pas un seul groupe électronique. En France, très peu, cela commence seulement, par imitation plus que réellement par nécessité. L'Allemagne représente pour nous la technologie à tous les niveaux, de Grundig à Kraftwerk en passant par Badische Anilin et Krupp, Porshe et Siemens.

Ralf Hütter : C'est un Allemagne que fut inventé le magnétophone...Je pense que Kraftwerk est une conséquence de l'ère industrielle, ici et maintenant, et qu'il n'aurait jamais pu naître ailleurs. Nous sommes un groupe profondément allemand. Non seulement parce que nous vivons ici, mais parce que nous sommes rattachés à une pensée scientifique, mathématique et technologique typiquement allemande. L'Allemagne est aussi le pays de Faust...Il y a dans ce pays une fascination pour une création de type scientifique. Kraftwerk s'est créé scientifiquement, et tout seul. Quand nous avons commencé personne ne nous a aidé, au contraire. Nous avons tout fait nous-mêmes, nous sommes des self made au sens mécanique du mot. On reconnaît là une idée très allemande de constructivité.

Best : Les USA ont, à rebours, accru votre conscience d'être un groupe continental ?

Ralf Hütter : Oui. Quand nous avons joué là-bas, des gens sont venus nous voir comme si nous représentions l'Allemagne, pour nous demander comment c'est là-bas. Beaucoup d'Américains ont un grand-père à Hambourg ou à Munich. Nous avons pris plus clairement conscience de notre nature profondément européenne. Et c'est pourquoi nous avons fait "Europe endless". Mais nous sommes vraiment continentaux : les Anglais ne sont pas du tout dans le coup et je pense qu'un groupe comme Tangerine Dream a eu tort de prendre un nom anglais alors qu'il est lui aussi continental.

Best : On a l'impression qu'il y a cependant diverses écoles en Allemagne. Les groupes de Berlin ne sonnent pas comme ceux de Düsseldorf (je pense à Neu, La Düsseldorf, qui ont tous le son Kraftwerk)

Ralf Hütter : Ces groupes sont formés d'anciens musiciens de Kraftwerk, ce qui explique un peu la ressemblance. Berlin est une vieille ville universitaire et culturelle tandis sue Düsseldorf est le centre de la zone industrielle de la Ruhr : l'ambiance n'est pas la même, et les musiques sont différentes parce que la musique est liée à son environnement. Kraftwerk a une musique rigide, parce que son environnement est rigide. Le reggae, musique tropicale, caraïbique, a ce rythme parce que les îles vivent entourée de vagues et de bateaux. En Allemagne, de fait de la fédération et du grand nombre de villes importantes, il ne peut y avoir une seule forme de musique, mais une fédération de musiques.

Best : IL semble qu'actuellement s'effectue un rapprochement entre certains musiciens anglais, comme Bowie, Eno, Fripp et certains allemands comme Cluster, Can et Kraftwerk ? Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce une nouvelle connexion qui s'établit ?

Ralf Hütter : Je crois que ce sont les gens vraiment créatifs de Grande-Bretagne qui se sont rendus compte qu'il ne se passait rien de neuf en Angleterre. Le rock anglais est en stagnation. Le punk, c'est toujours le même rock, du déja entendu mille fois. Alors Bowie, Eno, tous ces gens-là, qui sont les plus créatifs, ont pris une autre voie, plus proche de nous. Je crois que l'Allemagne est le pays du renouveau dans la création. Il y a ici une nouvelle génération qui est née. Nous l'appelons la Bundesrepublik Generation. Nous sommes en rupture totale avec le passé. La guerre a tout coupé et nous sommes repartis à zéro. Les Anglais n'ont pas eu de rupture, ils sont toujours dans la même culture rock et ne peuvent pas en sortir. C'est pourquoi Bowie ou Eno font sur leurs disques une face rock et une face création : c'est pour eux une période de transition, ils sont en train de sortir d'un système qui n'est plus que du passé, qui meurt. Les gens créatifs le fuient. Moi, ne n'écoute que les deuxièmes faces des disques de David Bowie. Si leur musique semble plus continentale, c'est parce que la nouveauté vient du continent.

Best : Vous connaissez bien Bowie. Avez-vous l'intention de travailler avec lui ?

Ralf Hütter : Nous aimons bien nous rencontrer, parler des choses et de la musique, établir des relations plus fortes entre nos pensées parce que nous les sentons para psychologiquement proches. Mais je ne crois pas que nous ferons de la musique ensemble. On peut avoir les mêmes idées générales, et pas la même pratique. Je pense qu'il est plus profitable pour nous de confronter nos idées pour les compléter plutôt que de nous enfermer dans des discussions techniques et travailler musicalement ensemble.

Best : Bowie et Eno enregistrent-ils en Allemagne parce qu'ils s'y sentent mieux pour créer ?

Ralf Hütter : Je pense que oui. Grâce à la guerre, à la coupure avec le passé, nous n'avons plus de tradition à respecter, nous sommes libres d'expérimenter. Nous ne sommes pas non plus pris dans le mythe de la pop star. Nous avons assez connu cela dans les années 30, n'est-ce pas, et c'est terminé maintenant. Pour moi, l'Allemagne est le pays qui a les moyens de faire la nouvelle musique continentale. Et je pense que c'est pourquoi Bowie ou Eno viennent ici. L'artiste doit toujours être dans une situation créative. L'Angleterre n'en est pas une. L'Allemagne en est une, très forte, et les artistes viennent en Allemagne, c'est normal. Nous avons la chance de ne pas être dans un continuum intellectuel. Il y a ici un anarchisme culturel qui permet vraiment de créer. Pas seulement en musique, il y a aussi le cinéma, avec Werner Herzog, Wim Wenders, Fassbinder, Schlöndorff...Les groupes travaillent avec les cinéastes : Popol Vuh avec Herzog, nous avons travaillé avec Fassbinder. C'est la situation créative.

Best : Malgré tout, depuis la génération de 1968, avec Schulze, Popol Vuh, Tangerine Dream, Ash Ra, Kraftwerk, il n'y a pas eu de relève venant d'Allemagne, malgré cette situation créative ?

Ralf Hütter : Bien sûr, parce que si les musiciens sont dans un état créatif, cela ne veut pas dire que les structures soient prêtes à les accueillir. En Angleterre, aux USA, les maisons de disques sont ouvertes à tout le monde. N'importe qui peut venir et signer. Ici, elles sont fermées. Quelque chose s'est ouvert en 1968, comme en France, et s'est refermé après. Vous avez une situation politique créative, mais c'est la droite qui a été élue. C'est la même chose chez nous. Les journaux pop sont aussi très réactionnaires et préfèrent parler de petites chansonnettes ou alors des groupes comme Little Feat que personne ne verra jamais. Le s journaux, les radios, les médias sont des travailleurs à l'importation. Ils ne sont pas vraiment attachés à ce qui est produit dans le pays. Mais cela changera.

interview n°8

 

interview n°10